Edmée Say Guidi : « Il faut l’autonomisation financière de la femme pour que les femmes puissent prendre à cœur leurs destinées et celles de leurs enfants »

Juriste de formation, Edmée Say Guidi  est la directrice du foyer l’Oasis, un centre d’accueil des filles en situation difficile installé à Porto-Novo au Bénin. Mamabenin.com est allé à sa rencontre pour découvrir les motivations de son engagement pour la protection des enfants (en particulier les filles) et la situation des enfants de nos jours dans le département de l’Ouémé où, la traite et le trafic des enfants constituent des fléaux perceptibles.

Edmée Say Guidi au Foyer l'Oasis. Photo: Bismarck Sossa

Edmée Say Guidi au Foyer l’Oasis. Photo: Bismarck Sossa

Mamabenin : Madame Edmée Say Guidi bonsoir !

Edmée Say Guidi : Bonsoir monsieur le journaliste

Vous êtes la directrice du foyer l’Oasis basé à Tokpota dans la commune de Porto-Novo. Quelle est la mission du foyer l’Oasis ?

Edmée Say Guidi : Merci monsieur Bismarck ! Le foyer l’Oasis de Tokpata est un foyer qui a pour mission d’accueillir les filles en grande situation de difficulté. Il fait partir des centres d’accueil et de protection des enfants.

Vous avez dit que le foyer accueille les filles en grande situation de difficulté. Que mettez-vous dans « grande situation de difficulté » ?

Edmée Say Guidi : Oui ! En fait, les enfants en grande situation de difficulté sont des enfants qui se retrouvent avec des maux qui minent leur nature intrinsèque et qui les dépassent. Ils vivent déjà des difficultés que des enfants ne doivent pas encore vivre. Ils subissent déjà de grandes difficultés et ça fait que dans notre jargon on les nomme des enfants en situation difficile (ESD).

Dans votre foyer il y a que des filles n’est-ce-pas ?

Edmée Say Guidi : Oui ! Il y a que des filles parce que déjà dans l’association nous sommes rien que des femmes et nous avons une vision du genre c’est-à-dire une vision qui appelle à corriger les inégalités que nous rencontrons dans notre pays telles que les inégalités relative à l’accès à l’instruction que nos mamans, nos grandes mères ont vécu dans le temps passé avec nos papa, où les mamans ne pouvaient pas aller à l’école. Ca à continuer jusqu’aujourd’hui et la fille n’a pas de droit, elle n’a pas grande chose mais il faudrait corriger ces inégalités. Il faudrait offrir à la fille des opportunités pour lui permettre de se développer et de s’autonomiser en tant que futur femme. C’est pourquoi nous avons axé nos interventions sur les jeunes filles et nous sommes aussi sur le même axe que Don Bosco qui accueille aussi les enfants en situation difficile, les enfants de rue mais en particulier les garçons. Nous, nous avons préféré cette approche des jeunes filles.

Ces jeunes filles que vous accueillez au niveau du foyer l’Oasis, vous les avez rencontré la première fois comment ?

Edmée Say Guidi : Nous avons une stratégie d’intervention qui consiste à ce que les filles soient d’abord accueillies par les centres de promotion sociale de notre territoire ou d’autres territoires qui veulent que nous intervenons pour acheminer l’enfant. Egalement les commissariats, le commissariat central de Porto-Novo avec lequel nous sommes en partenariat et la brigade de Ouando. L’Office central de protection des mineurs vient couronner cela en nous transférant des enfants qui sont d’origine soit de l’Ouémé ou qui proviennent de l’Ouémé et il va falloir rechercher les parents.

Vous avez un intérêt poussé à l’égard de la situation des enfants ! Avant de continuer dites-nous quelles sont vos relations avec l’organisation Enfant et Avenir ?

Edmée Say Guidi : (Sourire…) Enfant et Avenir est mon association de base créée par ma famille depuis que je m’étais engagée dans la protection des enfants. Nous avons eu des partenaires français qui nous ont motivé dans ce sens et nous l’avons déclarée. Depuis 2006, nous sommes opérationnelles sur le terrain à Comè où nous entretenons les enfants orphelins dont nous facilitons la scolarisation et l’accès aux fournitures scolaires. Nous mettons ceux que nous ne pouvons pas envoyer à l’école en apprentissage pour leur donner des débouchés sur un avenir certain.

Vous êtes juriste de formation, qu’est ce qui explique votre intérêt pour les questions liées à l’enfance ?

Edmée Say Guidi : (Sourire…) Ah oui ! Vous savez quand nous faisions des études de droit, nous avions toujours pour boussole de défendre les plus démunis ou les moins informés. Dans mon cheminement universitaire où j’ai presque voulu être notaire, huissier ; je n’ai pas pu parce que c’est des champs sous lesquels nous n’avions pas la possibilité lorsque vous n’aviez pas un parrain qui vous accueille dans un cabinet. Alors je me suis dit pourquoi ne pas défendre les enfants, les droits de l’homme. C’est la priorité aujourd’hui du monde et tout ce que vous faites à l’endroit des gens qui sont plus vulnérables que vous, vous êtes toujours utile. J’ai préféré axer mes efforts sur les droits de l’homme en particulier les droits des enfants qui sont victimes de trafic et de maltraitances depuis un certain temps. Nous sommes entrain de mener une bataille qui date de près de 20 ans.

De ce point de vue, que pensez-vous aujourd’hui de la situation des enfants au Bénin ? Ont-ils véritablement les mêmes droits ?

Edmée Say Guidi : Oh oui ! Aujourd’hui les textes donnent les mêmes droits aux enfants. Les textes leur donnent les mêmes opportunités mais ce que nous constatons sur le terrain ce n’est pas la même chose avec certaines catégories d’enfant. En fait, les enfants au Bénin vivent une situation très difficile lorsqu’ils sont placés, lorsqu’ils sont dans une situation qui ne les avantage pas, ces enfants découvrent qu’ils sont vraiment marginalisés, vulnérables et qu’ils n’ont pas la possibilité d’aller de l’avant.

Dans le département de l’Ouémé, la traite et le trafic des enfants constituent quand même des fléaux grandissants. Comment analysez-vous cette situation ?

Edmée Say Guidi : Au Bénin nous avions été une plaque tournante pour le trafic des enfants. Du Bénin, les enfants pouvaient aller partout et même jusqu’au Gabon, au Congo. Dans les pays voisins, les enfants béninois se retrouvaient comme enfants domestiques en Cote d’Ivoire, au Ghana. Le Nigéria en particulier qui est notre voisin le plus proche et qui est plus proche de l’Ouémé en particulier de Porto-Novo. La situation des enfants dans l’Ouémé est très criarde.

Comment criarde ?

Edmée Say Guidi : Nous avons de grandes zones, de grandes régions telles que la vallée où les populations n’ont aucune notion des droits des enfants et sont prêtes à livrer les enfants pour une pitance de quelques jours. L’enfant n’étant pas un objet, il est remis à une tierce personne presque vendu pour donner à manger aux parents qui se retrouvent au village. Cette situation amène les enfants à partir très tôt de leurs familles. A cinq ans déjà dans la vallée un enfant peut partir. Il peut revenir cinq ou 10 ans après mais cet enfant est coupé de sa culture.

Conséquences ?

Edmée Say Guidi : D’abord il ne parle plus sa langue, il ne reconnait plus ses parents qui l’ont livré et il adopte la famille ou le milieu où il s’est retrouvé. Alors cet enfant est complètement déraciné s’il faut le dire ainsi. Nous avons ces cas aujourd’hui dans notre foyer avec des enfants qui ne comprennent pas la langue du pays, qui ne comprennent que l’anglais ou le yoruba et qui ne reconnaissent pas leurs parents parce qu’on a eu le temps de les rebaptiser autrement en changeant leurs noms, leurs prénoms dans le pays où ils ont été accueillis. Ces enfants sont coupés de toutes sources culturelles et familiales. Et ça c’est une situation qui est grandissante dans l’Ouémé parce qu’au jour le jour nous constatons la chose.

Et qu’est ce qui a été fait pour prévenir cette situation des enfants?

Edmée Say Guidi : Nous avons mené de grandes batailles il y a encore 10 ans sur le déplacement des enfants mineur. Nous avions mis en place des projets qui ont essayé de contourner les zones ou pistes qu’empruntent les trafiquants. Nous avions essayé de mettre en place des brigades mobiles pour contrecarrer ces trafiquants.

Et ça a marché ?

Edmée Say Guidi : Hélas ! Dans le même temps nous mettons en place des stratégies, dans le même temps ces derniers sont aussi féconds que nous. Aujourd’hui le phénomène est désolant. Aujourd’hui ils empruntent les pistes des eaux fluviales alors que les eaux fluviales n’ont pas encore la chance d’être assez contrôlées. Peut être parce que nos autorités n’ont pas encore les équipements nécessaires pour pouvoir faire le travail. Alors, les enfants passent dans les barques et sont débarqués dans les chantiers au Nigéria. Et ça, c’est tous les jours.

Qui est responsable de l’enfance malheureuse aujourd’hui au Bénin ? Est-ce l’Etat qui n’a pas su bien protéger ses enfants ou les parents ?

Edmée Say Guidi : Mais d’abord c’est les parents ! On dit que c’est l’Etat qui a ses citoyens c’est lui qui a le pouvoir de protéger ses enfants. L’Etat fait toujours son travail. Moi je ne saurais condamner l’Etat jusqu’à un niveau donné. L’Etat prend des textes pour protéger les enfants tous les jours. Quand nous faisons des plaidoyers, quand nous faisons des marches à l’endroit du gouvernement, nous avons des retours (pas aussi mirobolant) mais des retours assez soutenus pour nous aider mais nous avons compris aujourd’hui qu’il va falloir informer les parents. Le code de l’enfant est là. C’est un nouvel outil pour la protection des enfants. Nous devons maintenant faire un travail pour informer les parents, les communautés, les populations.

Dans l’immédiat que faut-il faire pour arrêter  la saignée ?

Dans l’immédiat,  je pense que nous devons nous asseoir. Il faudrait que les structures en charge de la protection des enfants, les structures en charge de la sécurité des personnes et des citoyens au Bénin telles que la gendarmerie, les commissariats ; les structures de protection juridique et voire judiciaire puissent s’asseoir pour définir les stratégies pour pouvoir résorber ce mal. On pense que ça s’est arrêté mais ça continu !

Nous sommes à la fin de cette interview, votre coup de cœur !

Edmée Say Guidi : Merci monsieur Bismarck, mon coup de cœur est très grand. Il est très grand parce que nous voulons avoir des enfants protégés. Et pour que ces enfants soient protégés, il faudrait que les mamans gagnent l’autonomie financière. Il faut l’autonomisation financière de la femme pour que les femmes puissent prendre à cœur leurs destinées et celles de leurs enfants. Sans cela, nous auront toujours des enfants dans les rues. Ça c’est mon coup de cœur ! On gagnerait beaucoup pour la protection des enfants par l’autonomisation des femmes. Cela réduirait aussi les conflits parentaux.

Mamabenin : Merci Edmée Say Guidi 

Edmée Say Guidi : C’est moi qui vous remercie.

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